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Histoire Publicado el 4 Junio 2026 · 8 min de lectura

Le drapeau de Germain Eugène : un récit inédit de la libération des Invalides

Avant de s'appeler Café Max, le bistrot du 7 avenue de la Motte-Picquet portait le nom de L'Élice. Le 25 août 1944, son propriétaire Germain Eugène grimpe au mât des Invalides pour y hisser le drapeau tricolore, sous les yeux des soldats allemands. Récit exclusif recueilli auprès d'André Duvergé.

Por Les complices du Café Max

Foule en liesse devant l'Arc de Triomphe lors de la libération de Paris, août 1944

Paris, été 1944

Depuis le 14 juin 1940, Paris vit sous l'autorité allemande. Quatre étés se sont écoulés sous les drapeaux à croix gammée tendus sur les bâtiments publics du 7e arrondissement. L'Hôtel National des Invalides abrite les services d'état-major de la Wehrmacht. L'esplanade, lieu des défilés militaires allemands, est traversée chaque jour par des officiers en uniformes vert-de-gris qui descendent vers leurs bureaux du Palais Bourbon, de la rue Saint-Dominique, ou de l'ambassade rue de Lille.

Au mois d'août 1944, la situation bascule. Le débarquement de Provence le 15 août, la libération de Marseille le 23, la traversée éclair de la 2e Division Blindée du général Leclerc qui remonte depuis Avranches vers la capitale : l'étau se resserre. Le 19 août, les premiers combats éclatent dans Paris. Le 24 août au soir, les Spahis de Leclerc entrent dans la ville. Le 25 août, c'est la libération.

Tout le quartier des Invalides est concerné. Le poste de commandement allemand de la place tombe en quelques heures. Sur l'esplanade, le drapeau à croix gammée flotte encore au mât central. C'est ce matin-là, alors que les combats continuent au nord et à l'ouest, que se joue le geste qui fera entrer un homme dans la petite histoire du Café Max. Le contexte plus large, à retrouver sur l'article Wikipédia de la Libération de Paris.

Foule en liesse devant l'Arc de Triomphe lors de la libération de Paris, août 1944
Photo via Pierrick Auger

L'Élice et son propriétaire Germain Eugène

Avant de devenir Chez Max, puis Café Max, le bistrot du 7 avenue de la Motte-Picquet portait un autre nom : L'Élice. Le café est ouvert depuis 1941, en pleine Occupation, dans un quartier transformé en théâtre administratif allemand. À deux pas du Dôme des Invalides, à 200 mètres du commandement militaire, ses tables voient passer chaque jour des fonctionnaires français des ministères voisins, des riverains du quartier, et des soldats de la Wehrmacht en service à l'esplanade.

Son propriétaire s'appelle Germain Eugène. Pendant quatre années, il sert à boire aux deux mondes qui cohabitent dans son café : ceux qui restent et ceux qui occupent. Les conversations se tiennent à voix basse, la maison fonctionne comme la plupart des bistrots parisiens de l'époque, dans une discrétion calculée. La survie économique passe par l'apparence de la neutralité.

Mais Germain Eugène a gardé une chose, soigneusement cachée depuis le début de la guerre : un drapeau tricolore. C'est avec ce drapeau qu'il va inscrire L'Élice dans la mémoire du 25 août 1944.

Façade historique du Café Max au 7 avenue de la Motte-Picquet

Le geste du 25 août : le drapeau au mât des Invalides

Le matin du 25 août 1944, alors que la 2e Division Blindée entre dans Paris et que les Invalides sont libérés, Germain Eugène sort de derrière son bar le drapeau tricolore qu'il a caché pendant quatre ans. Il le glisse sous son bras et traverse l'avenue.

Il marche jusqu'à l'esplanade des Invalides, à cinq minutes à pied. Là, au pied du mât central qui surplombe la place, le drapeau allemand flotte toujours. Germain Eugène se met à grimper. Sous les yeux des soldats allemands qui venaient chaque jour consommer dans son café, il décroche le drapeau allemand. Et le remplace par le drapeau français.

Les soldats n'ont manifesté aucune réaction. Médusés. Le contexte change minute par minute autour d'eux, leurs ordres sont en train de s'effondrer, la Wehrmacht recule, et un patron de bistrot qu'ils croisaient au comptoir grimpe un mât pour changer un drapeau. Personne ne réagit.

Le geste n'est pas documenté par la presse de l'époque. Aucun cliché officiel ne le saisit. Comme la plupart des actes de la Résistance ordinaire, il se transmet par la parole, dans la famille du propriétaire d'abord, puis chez les habitués du café. Il faut attendre 2026 pour qu'un témoin de l'époque, contemporain de plusieurs résistants du quartier, en livre enfin le récit par écrit.

« Médusés, ils n'ont manifesté aucune réaction. Quel acte d'héroïsme. La génération actuelle puisse-t-elle s'en inspirer. »

— André Duvergé

Après la guerre : de L'Élice à Café Max

Après 1944, L'Élice garde ses portes ouvertes. Le quartier se reconstruit, la vie reprend, les bureaux des ministères se remettent en marche, les Invalides redeviennent le haut lieu militaire de la République française. Sur l'esplanade, le drapeau tricolore flotte désormais sans interruption, et la mémoire du geste de Germain Eugène commence à se transmettre, doucement, dans le cercle restreint des habitués.

Le café change de propriétaire au fil des décennies. Il prend successivement les noms de Chez Max puis de Café Max, en hommage à Jean Moulin (alias « Max »), héros de la Résistance française qui présidait à Paris, le 27 mai 1943, la première réunion plénière du Conseil National de la Résistance. Le nom est un fil tendu entre une table et une mémoire. Vous pouvez en lire le détail sur la page Bistrot historique 1941.

Aujourd'hui, le bistrot a été repris par le Chef Frédéric Vardon. Le comptoir en zinc d'époque, les banquettes rouges, le parquet patiné sont les mêmes qu'au temps de Germain Eugène. Et l'histoire du drapeau, longtemps confiée seulement aux habitués, sort enfin de l'ombre.

Le témoignage exclusif d'André Duvergé

C'est par texto que André Duvergé, contemporain de plusieurs résistants du 7e arrondissement, a confié ce récit à la famille du Café Max en juin 2026. À 25 ans après la Libération, dit-il, ces grands hommes étaient encore imprégnés par la discrétion. Beaucoup de leurs actes n'ont jamais été rendus publics, parce que la clandestinité avait modelé leur façon d'être pour le reste de leur vie.

Outre l'anecdote du drapeau, André Duvergé évoque dans son courrier la mémoire de plusieurs résistants qu'il a personnellement côtoyés. Jean Lannou, envoyé par le général de Gaulle en Afrique du Nord pour réorganiser l'armée, accompagné par les futurs Premiers ministres Jacques Chaban-Delmas et Pierre Messmer, et qui rejoignit Marseille en sous-marin pour préparer la libération du Sud. Monsieur Lagorce, arrêté, torturé, conduit au peloton d'exécution du Mont Valérien, atteint par une balle, qui fit le mort et s'en réchappa pour finir sa vie professionnelle au service extérieur de la Banque de France.

Sur l'arrestation de Jean Moulin à Caluire le 21 juin 1943, André Duvergé rapporte la conviction de ses amis résistants, sans pouvoir la prouver : pour eux, la trahison venait de René Hardy, arrêté quelques jours avant par la Gestapo puis relâché. Hardy aurait participé à la réunion du docteur Dugoujon sans y être convié. Il fut le seul à s'échapper de la rafle. Deux jugements (1947 et 1950) l'ont acquitté faute de preuves. Le débat historiographique reste ouvert. Nous rapportons ici le témoignage tel que recueilli, sans en faire un verdict.

Au-delà des anecdotes ponctuelles, ce qui frappe dans le récit de Duvergé, c'est le respect qu'il garde pour ces hommes. « De toutes ces personnes et bien d'autres encore j'en garde un souvenir merveilleux et un très grand respect. Ils nous ont tous quittés, et quand j'y pense cela me donne un mélange de bourdon et de nostalgie. » C'est précisément cette mémoire orale, fragile, que ce récit veut préserver.

Visiter le quartier sur les pas de Germain Eugène

Pour ceux qui veulent prolonger la lecture par les pas, l'esplanade des Invalides reste accessible toute la journée. Le mât central où Germain Eugène a hissé son drapeau le 25 août 1944 est toujours là. Une plaque commémore l'entrée de Leclerc dans Paris.

À cinq minutes à pied, le Musée de l'Ordre de la Libération, dans l'enceinte des Invalides, conserve les archives officielles des Compagnons de la Libération nommés par le général de Gaulle, dont Jean Moulin. Entrée gratuite pour les moins de 26 ans.

Et entre la visite et le mât, à quelques mètres du bistrot, vous pouvez pousser la porte du Café Max. Le comptoir, les banquettes, la lumière sont restés à peu près les mêmes qu'au temps de Germain Eugène. Un déjeuner, un café à l'ancienne, une coupe de Champagne pour les jours qui le méritent. Nos horaires et la prise de réservation sur cafemax.fr/reserver.


CM

Les complices du Café Max

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